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CORTEX Inédit'79 : l'histoire
CORTEX sur myspace.com
J
'ai rencontré Alain MION fin 1974. Je répétais avec le groupe du saxophoniste Alain LABIB dans un club de Jazz du quartier du Marais, à Paris : le Gill's Club. Ce club était tenu par Gérard TERRONES, éminent producteur de jazz et créateur des labels Marge et Futura Records. C'était l'après-midi, le club était fermé au public. A la fin de la répétition, Alain MION est descendu au Gill's - c'était une vieille cave au 2ème niveau - avec son bassiste, l'américain Jeff Hutner. Nous avons fait le " bœuf " et ça a tout de suite collé magnifiquement ; nous jouions à l'époque dans le même style jazz brésilien. Nous avons décidé aussitôt de monter un groupe où nous jouerons les compositions d'Alain. Il y avait Alain MION au piano Fender-Rhodes, moi à la batterie et Jeff à la basse. Un peu après, Paul-Louis DUHAMEL, au sax ténor, c'est ajouté au groupe remplacé ensuite par Alain LABIB au sax-alto.
Nous avons alors commencé à répéter, toujours au Gill's Club et à enregistrer des maquettes sur deux REVOX. En 1975, quand nous avons signé pour notre premier album, " Troupeau bleu ", avec Sonodisc, Jeff était reparti aux Etats-Unis et nous l'avons remplacé par Jean GREVET (notre ami Jean est décédé en mars dernier aux USA où il vivait). Il y avait aussi dans le groupe la chanteuse Mireille d'Albray.

Le choix du nom du groupe - Cortex - n'était pas une marque d'intellectualisme, nous trouvions juste que ce nom sonnait bien. A l'époque, la mode était, il est vrai, aux noms de groupes emphatiques et prétentieux cachant parfois une sorte d'ésotérisme de pacotille. Nous, notre truc était juste de jouer la musique que nous aimions, pour le plaisir. Et, quoi que certains aient pu penser après " Troupeau Bleu ", nous préférions les petites miniatures bien léchées aux grandes suites tarabiscotées. Le son de ce premier album (1975) n'était pas vraiment sous notre contrôle. Il avait été enregistré à Boulogne sur Seine, au studio de l'arrangeur Guy Boyer. A cause de notre manque de maturité et du stress (c'était notre premier enregistrement), le coté technique nous avait un peu échappé ! Pourtant les multiples maquettes que nous avions enregistrées auparavant sur les Revox étaient plus proches du son mat et léger que nous recherchions alors. Aujourd'hui, le son de " Troupeau Bleu " passe pour être d'avant-garde aux oreilles de nombreux amateurs et cela nous étonne et amuse toujours. Mais il s'est quand même vendu à plus de 7 000 exemplaires avec les rééditions. Je ne parle pas des innombrables samples des titres de cet album - en particulier La Rue et 8 octobre - utilisés à travers le monde.
En 1977, nous enregistrâmes un deuxième disque, à la demande de notre producteur Sonodisc et pour respecter notre contrat mais nous n'étions pas vraiment prêts bien que le son en soit un peu plus maîtrisé. Nous nous n'étions pas préoccupé du concept de l'album, ni du titre d'ailleurs (Vol :2). Un des titres de l'album - Poxa - nous avait été imposé par Sonodisc car c'était une composition du brésilien Gilson de Souza qu'ils avaient en édition.

En 1978, après la rupture de contrat avec Sonodisc, nous avons signé avec le label Crypto. Cela donna l'album " Sans Toi ", enregistré dans un studio d'Antibes. Dans Cortex, il ne restait plus qu'Alain Mion et moi. Le remplacement des musiciens, les recherches et auditions, nous avaient un peu épuisé. Dans ce troisième album, je joue de la batterie et des percussions, Alain Mion est aux claviers et chante. Pour quelques instruments additionnels, nous avons fait appel à des musiciens de studio de la Côte d'Azur. L'album avait été bien préparé par de nombreuses répétitions dans la cave du pavillon des parents d'Alain mais il n'a pas eu un grand succès.
A part ces trois albums, nous avions aussi sorti quelques 45 tours : Mary & Jeff, Les Oiseaux Morts, Caribou et un maxi 45 tours Mary & Jeff/Devill's Dance. Nous avons aussi enregistré la musique d'un court métrage ; il s'agissait d'un morceau instrumental un peu dans le style des Temptations. Mais les bandes et les rushes du film ont disparu dans un incendie !

Le Studio AA-Music
Notre musique avait évolué, nous écoutions beaucoup de soul et de funk à l'époque, et aussi du disco ; à la fin des années 70, c'était incontournable. On était de plus en plus imprégnés par la production Tamla Motown, par des groupes comme Parliament, Graham Central Station, Gap Band, Sly Stone, Earth, Wind and Fire, etc. mais nous n'avions pas oublié le jazz pour autant.

SCULLY 280 8 pistes
Un peu avant l'enregistrement de " Sans Toi ", Alain Mion avait acheté une ancienne ferme à Noisement, en Seine et Marne que nous avions commencé à retaper avec quelques amis. De retour d'Antibes, nous décidons de construire notre propre studio dans la grange qui prolongeait la maison d'Alain. Il s'agissait d'une pièce de 7 mètres sur 5 et de plus de 7 mètres de haut. Nous pensions pouvoir ainsi obtenir, avec cet outil, notre propre son et un résultat musical dont nous pourrions être vraiment satisfaits, sans limite de temps imposée par la production. Mais notre budget était assez limité. Nous achetâmes donc un magnétophone 8 pistes SCULLY 280 d'occasion et une console PLUS-TRENTE. Le SCULLY était le premier magnétophone 8 pistes apparu sur le marché dans le début des années 60. Il ne comportait aucun automatisme et il était entièrement à transistors. Mais il fonctionnait avec des bandes de largeur 1 pouce, ce qui fait que le son était excellent, équivalent à un 16 pistes 2 pouces.
Depuis mon enfance, je m'intéressais au son et à la radio. Ensuite, après le bac, j'avais étudié pendant quatre ans dans une école d'électronique. Je n'eus donc pas trop de mal à remettre l'appareil en état. Pour ce qui est de la console, ce fut plus difficile. Pierre Antonini, le créateur de Plus-Trente, nous avait vendu une console en fin de série mais il ne lui restait que les faces avant, une partie des composants et les plans. Nous dûmes ainsi faire fabriquer les circuits imprimés, souder les composants sur ceux-ci, réaliser le châssis, le câblage et assembler le tout ! Après 2 mois de travail, quelques problèmes à cause d'un émetteur de l'armée implanté à proximité et quelques réglages, la console et le magnétophone fonctionnaient. Pendant ce temps, Alain Mion et quelques amis s'étaient occupés de la partie bâtiment ; crépi des murs, dalle béton, construction de la cabine en mezzanine, isolation, portes insonorisées, électricité et pose sous le toît, à 7 mètres de haut, de panneaux isolants de 2,5 m sur 1,5m. Moi je câblais maintenant le studio à l'aide de quelques centaines de mètres de paire blindée achetés chez un récupérateur. Je possédais un magnétophone Studer ¼ pouce qui servira pour le mixage et un REVOX A77 qui nous permettra d'obtenir des échos ou le pré-délai pour la reverb. Nous achetâmes une paire d'écoutes JBL 4311 et je fabriquai quelques périphériques. D'abord une chambre de reverb à base de ressorts

Reverb Hammond
Hammond. Le numérique n'existait pas alors. Une reverb Hammond était une petite boîte en métal de 25 cm sur 10 cm contenant deux ressorts de tailles différentes. Ils étaient attaqués en torsion d'un coté par un driver et un récepteur, à l'autre extrémité, recueillait les signaux. Le dispositif ne coûtait pas cher et équipait les orgues Hammond et les amplis FENDER. C'était ce truc qui générait le " BZWOING " quand les guitaristes de l'époque donnaient des coups de pied dans leur ampli. Pour obtenir des ressorts Hammond une reverb stéréo de qualité, il en fallait d'abord deux et ensuite construire autour une électronique un peu plus sophistiquée que celle des amplis de guitare. Tout était dans l'attaque en courant du dispositif et dans un circuit chargé de gommer les transitoires, générateurs de " boing-boing ". Cette reverb fut utilisée dans la plupart des morceaux de Inédit'79 et vous pouvez entendre que ça fonctionnait assez bien. Nous nous sommes procurés plus tard une reverb AKG BX20 que l'on peut entendre dans 2 titres de l'album. J'ai aussi construit deux compresseurs stéréo, un électronique à FET et l'autre opto-électronique.

Schoeps CM 51/9
Nous avions aussi un délai analogique à transfert de charges qui permettait d'obtenir un retard de 50ms au maximum et pas mal de bruit de fond ; il fallait absolument passer la sortie par un gate ou la couper dès la fin de l'effet. J'ai aussi bricolé le SOLINA d'Alain - un synthétiseur de cordes - pour pouvoir faire passer n'importe quel signal dans son circuit chorus stéréo qui fonctionnait très bien.

Micro ruban
Melodium RM6
Je possédais alors une petite collection de microphones, ayant déjà effectué, depuis quelques années, des enregistrements live pour des petits producteurs. Il y avait deux Schoeps CM 51/9 à lampes des années 50, trois AKG C451, un AKG D12, un SHURE SM58, deux AKG D202, des LEM DO21, un LEM à électret, deux micros à ruban MELODIUM RM6 et quelques boîtes de direct " maison ". En quelques mois, le studio fut prêt à enregistrer et Alain MION installa tous ses claviers : un piano FENDER-RHODES, un piano droit, un orgue Hammond et sa cabine LESLIE, un CP70 Yamaha, un piano WURLITZER, un SOLINA String Ensemble, un Micro MOOG, un MOOG Prodigy, un PROPHET, un KORG 700S, un Clavinet D6 HOHNER et un Rhapsody ELKA. Moi, j'installai ma batterie ORANGE dans un coin du studio qui restait libre.
Et nous commençâmes à enregistrer quelques compositions d'Alain Mion entre deux spots de pub ou indicatifs radio. C'était alors le début de l'explosion des radios FM régionales et nous animions d'ailleurs, Alain et moi, une émission de jazz hebdomadaire sur Melun-FM. Nous avions aussi comme clients du studio (baptisé AA-Music) quelques petits producteurs de disques. Les productions n'avaient le plus souvent rien de soul ou funky et étaient très éloignées de notre musique. Je me souviens en particulier d'une " Anthologie de la Chanson Révolutionnaire " avec la Carmagnole, le Temps des Cerises, l'Internationale etc..

   
Micro Moog et Solina String Ensemble
L'enregistrement des Inédits 79
Comme nous n'étions plus que deux musiciens, il fallait procéder méthodiquement et il n'y avait pas de séquenceurs. Nous enregistrions d'abord un clic sur une piste et une autre piste de Rhodes ; si possible, Alain Mion couchait simultanément une piste de voix témoin et ensuite, il ajoutait d'autres synthétiseurs en re-recording. Quand le morceau était un peu avancé, j'enregistrais la batterie répartie sur quatre pistes : grosse caisse, caisse claire et deux pistes de toms.
Je n'avais pas beaucoup de micros sur la batterie, cela correspondait au son de l'époque ; un AKG D12 dans la grosse caisse, un AKG C451 (avec un atténuateur) sur la caisse claire et les SCHOEPS sur les toms.
Quand la batterie était OK, on la mixait et on enregistrait ce mix sur la piste de clic. La compression naturelle de la bande magnétique, opérant ainsi deux fois, ajoutait encore au son " années 70 " ! La présence de la batterie ayant donné, la plupart du temps, un tout autre groove au morceau, Alain Mion réenregistrait la basse et parfois le RHODES. Alain jouait ensuite les autres synthés et nous enregistrions les chœurs. On gagnait de la place sur la bande au fur et à mesure par trackings successifs.

Mion et Gandolfi, Studio AA-Music - 1979
Alain MION terminait par la voix définitive à travers un micro SCHOEPS CM51, voix qui n'était d'ailleurs pas toujours définitive car il en a parfois enregistré une dizaine de versions. Comme il n'y avait pas assez de pistes, il valait mieux ne pas se tromper car à chaque nouvelle version, l'ancienne se trouvait effacée.
On mixait sur le STUDER et sans automation bien sûr. Nous nous occupions ainsi chacun d'un groupe de faders et il fallait aussi parfois changer les échos et donc le Varispeed du Revox en cours de mix ou couper le retour du délai, trop bruyant. La tâche étant parfois trop complexe, on se trouvait obligé de faire des montages dans le mix, directement dans le master pour éviter les copies.

En 1982, on ferma le studio et mis fin au groupe CORTEX car on avait tout simplement envie, Alain Mion et moi, de passer à autre chose. Alain Mion s'est investi alors entièrement dans sa première passion - le jazz et le piano acoustique. Moi, j'arrêtai la batterie et je travaillai à temps plein comme ingénieur du son. Mais on resta amis bien sûr et je retrouvai plusieurs fois Alain dans des studios - mais moi à la console - pour enregistrer quelques albums dont " Phéno-Men ", produit par notre ami Jean-Paul Smets de Caravage et enregistré au Studio Harryson à Pantin.

Bien avant la fermeture du studio, nous avions maintes fois essayé de placer les bandes dans des maisons de disques mais rien n'a abouti malgré les talents de commercial d'Alain Mion.
Les bandes sont restées dans des cartons et ont résisté ensuite à mes sept déménagements !
En 2001, à la faveur d'un de ceux-ci, je retombe sur les bandes et je me dis qu'il faudrait les numériser pour les sauvegarder du dommage du temps. Les bandes furent donc soigneusement nettoyées pour enlever poussière et dépôt d'oxyde magnétique. Une fois propres, elles furent lues sur un Studer et numérisées par l'intermédiaire d'une interface MOTU 828MK2, d'un PC Pentium 3GHz et du logiciel VEGAS PRO. Aucune correction ne fut appliquée pour garder le son seventies. Heureusement, les bandes étaient encore en excellent état.
Les titres furent présentés à Next-Music qui était d'accord pour sortir l'album sous le titre : " CORTEX, the Lost Tapes ". Mais, avant que le projet aboutisse, Next-Music déposa le bilan. Retour à la case départ. Les bandes numérisées ont été sauvegardées sur DVD-Rom et ranger dans une armoire !

Au début de cette année, Alain MION allait présenter chez un producteur des maquettes d'un nouveau projet incluant un quatuor à cordes lorsqu'il tomba par hasard sur Maxime Peron, le dynamique A & R de Underdog Records. Maxime n'avait jamais rencontré Alain mais c'est un fou de funk et un fan de CORTEX. Il voit un disque de CORTEX dépasser du Press-Book qu'Alain tient sous le bras et commence à discuter avec lui. Alain lui confie un CD des bandes inédites. Max est enthousiasmé et décide tout de suite de distribuer l'album sous le nom " Cortex Inédit'79 ".

Le mastering
En février, je me lance alors dans le mastering définitif de l'album. Celui-ci est réalisé avec l'excellent VEGAS 5, le logiciel distribué par Sony et deux plugs-ins WAVES : le limiteur brick-wall L2 et le compresseur C1. Le compresseur C1 n'est pas utilisé en insertion directe dans la chaîne mais en parallèle, sur un bus, pour réaliser une légère compression aux bas niveaux. Les bandes avaient été numérisées en 24 bit, ce qui permet d'appliquer un dithering par le L2 avant la conversion 16 bit pour le CD. Aucune correction n'est appliquée sauf sur " High On The Funk " pour compenser une petite bosse de présence ajoutée lors du mixage et pas vraiment opportune aujourd'hui.
Et voilà, près de trente ans après, toute la production du groupe est enfin publiée. Comme quoi il ne faut jamais désespérer ! Moi, je repars m'asseoir derrière la console, comme ingénieur du son, pour continuer à enregistrer du jazz et de la musique classique. Quant à Alain MION, de retour au jazz acoustique avec ses albums " In New-York " et " Soul Food ", il tourne avec son trio " churchy " - piano, contrebasse, batterie - comprenant le bassiste suédois Patrik Boman et le batteur allemand Michael Kersting. Nous pensons bientôt enregistrer le trio, avec l'espoir que la sortie du disque ne mette pas trente ans, ce serait un peu tard pour nous !

Alain GANDOLFI